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1 juin 2016 3 01 /06 /juin /2016 10:51


Photo - Jonathan Konitz

Le 28 mai 2016

Nous avons retrouvé l'homme qui s'est présenté, nu devant les policiers, à Caen, lors des manifestations de jeudi. David*, père de famille, chorégraphe, a bien voulu nous expliquer le sens de son geste : faire baisser la tension avec la police, substituer une autre image que celle de la violence, rappeler l'humanité de ceux qui protestent contre loi Travail. Témoignage.

Le 26 mai dernier, vers midi et demi, je me suis interposé, nu, entre la brigade de CRS "1b" et les quelques 500 manifestants refoulés le long de l’Orne, à Caen.

Cet acte, je ne l’avais pas prémédité. Ce fut une décision de combat, prise sur l’instant, mais nourrie d’une série de réflexions. Sur le coup, elle m’a paru évidente.

Pas de casseurs, pas de dégradations

Deux camps se faisaient face. D’un côté, des hommes et femmes casqués, bottés, recouverts de kevlar de plexi et d’acier, la matraque à la main, tendus, lance grenade braqué, visière abaissée, bloquant l'accès au pont, accompagnés de monsieur Papineau (le directeur de la police du Calvados, ndlr) qui nous sommait de déguerpir dans son mégaphone.

De l’autre, 500 manifestants, poursuivant leur marche au-delà de l'itinéraire prévu, venus défendre leur démocratie : une fanfare de percussion, des ouvriers, employés, chômeurs dont une trentaine de jeunes, préparés à subir l’affrontement, l’attendant sans doute ou l’espérant peut-être, foulards sur le visage pour se protéger des gaz. Pas de casque, pas de manches de pioches.

Exaltés, en colère, mais calmes.

Ces mêmes jeunes qui avaient entamé un "le peuple hait la police !" un peu plus tôt mais qui s’étaient immédiatement arrêtés quand le percussionniste en chef les avait menacé d’arrêter de jouer s’ils ne changeaient pas de slogan.

Cette scène, je l’ai déjà vécue d’innombrables fois depuis 1986, date de ma première manifestation ; la plupart du temps, elle se termine sans heurts. Mais cette année 2016, elle s’achève systématiquement dans la violence, les gazages, les matraquages, et les interpellations de la BAC.

Et pourtant, à Caen, pas de casseurs, pas de dégradations… Mais des interventions policières systématiques, violentes et dénuées de légitimité.

Une autre image que celle de la violence

Alors comment faire baisser la tension ? En substituant une autre image que celle de la violence.

Depuis des semaines, les seules images véhiculées et mises en avant par la plupart des médias sont celles de violences. Comme s’il fallait cacher le fond de l’affaire : les raisons pour lesquelles les hommes et les femmes de ce pays descendent dans la rue. Comme si la seule actualité de ce mouvement, c’était la peur des casseurs, la peur de manquer de carburant, la peur que l’économie française vacille…

La peur. Qu’est-ce qui peut faire moins peur qu’un homme nu ? Un homme simple, avec son corps qui, sans les avoir portés, a eu quatre enfants, a travaillé, s’est fatigué et blessé au contact de la vie, s’est usé au bénéfice d’autres.

Le corps lambda d’un citoyen lambda. Un de ces corps que les matraques policières frappent pour créer la peur ; que l’on maltraite pour en extirper les idées. Un de ces millions de corps dont on voudrait faire du bétail à consommer, une chair à bosser, qu’on voudrait essorer et abandonner au gré des besoins économiques.

Alors oui, nu. J’ai laissé mon sac, mes chaussures et vêtements à des camarades venus comme moi de leur campagne manifester leur révolte et je me suis avancé vers le cordon d'hommes en armes. Nu face aux casques et gilets pare-balles, nu face aux puissants, aux cyniques, nu devant et avec mes camarades de lutte.

Mon corps est mon outil de travail

Je suis danseur et chorégraphe. Mon corps est mon outil de travail, un outil d'expression que j'ai l'habitude d'exposer. C'est avec lui et au travers de celui de mes danseurs que je crée et milite. Ce corps, une fois encore, je l'ai mis en scène, au service de la cause que nous défendions.

On me demande si j'ai ressenti de la peur, de la pudeur. Curieusement, non, ni l'un ni l'autre. Mais j'ai éprouvé très nettement le ridicule de la situation : le ridicule des ces guerriers harnachés pour la guerre, prêts à être lâchés sur... un type à poil ?

Certains crient à la pornographie, s’insurgent que des enfants auraient pu apercevoir mon sexe. Je trouve moi que la pornographie est dans la chair déchirée par les matraques, les flash-balls et les grenades de désencerclement. La pornographie est dans la violence faite aux citoyens de ce pays dont on nie la dignité et l’intelligence.

Au fond, c’est bien ce qu’ils veulent non ? Nous foutre à poil ?

Alors nu, oui, mais… debout !
****
* David a choisi de rester anonyme pour sa "tranquilité professionnelle et familiale" – ce qu'il a fait est passible de poursuites –, et parce qu'il ne veut pas "que son geste éclipse l’engagement des gens qui, chaque semaine font grève ou manifestent avec courage pour préserver notre avenir à tous".

Source :
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1520844-loi-travail-je-suis-le-nu-debout-de-caen-voici-pourquoi-je-me-suis-deshabille.html

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