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16 février 2020 7 16 /02 /février /2020 14:51

Le 13 février 2020

En imposant la numérisation de la correction des épreuves de contrôle continu du baccalauréat, Jean-Michel Blanquer franchit une étape dans la réalisation du rêve scientiste et managérial d'une automatisation de l'évaluation des élèves, qui s'accompagne d'une surveillance étroite du personnel enseignant. Ce projet rencontre les appétits des entrepreneurs de l'Edtech pour le grand marché éducatif.

Par Christophe Cailleaux et Amélie Hart-Hutasse, enseignant·es et militant·es.

La mobilisation des élèves, de leurs parents et du personnel enseignant contre les nouvelles épreuves du baccalauréat dites E3C (épreuves communes de contrôle continu) est à bien des égards inédite. Imposées dans la précipitation et dans un climat de violence managériale, ces nouvelles modalités sont bel et bien une attaque contre le métier enseignant.

En outre, couplées à Parcoursup et à ses algorithmes locaux secrets, elles ne peuvent qu’accentuer les inégalités entre élèves et la concurrence entre établissements.

Dans les médias, Jean-Michel Blanquer ignore superbement le chaos qu’il a lui-même engendré, mais sur le terrain la violence administrative et policière est sciemment organisée.

Des élèves menacés d’un zéro ou d’un conseil de discipline pour une absence à une épreuve du bac soit disant « formative », filtrés par la police, littéralement piégés dans leur établissement, prenant coups de matraques et jets de gaz lacrymogènes, et même jetés 24 h en garde à vue…

Des enseignant·es subissant les mêmes violences policières, mais aussi des menaces de sanctions, des plaintes au pénal contre des militants syndicaux et dernièrement une mise à pied de quatre mois !

Le tableau devrait suffire à susciter une condamnation unanime.

Correction « dématérialisée » et intérêts matériels bien compris

Il semble pourtant qu’une nouvelle couche de violence viennent s’y superposer, par le biais du numérique. En effet, la correction des copies des E3C a été officiellement « dématérialisée » : chaque enseignant·e se voit obligé·e de corriger sur écran et sur internet.

Ce recours au numérique pose de nombreuses questions : conséquences pour la santé, recours au matériel personnel, coût économique et écologique de l’hébergement sur des serveurs.

Pourtant, aucune considération matérielle ou pédagogique sérieuse ne peut le justifier : les épreuves sont locales, les copies papier sont conservées dans chaque établissement et corrigées par l'équipe enseignante de ce même établissement.

Puisque cette « dématérialisation » est plus coûteuse écologiquement, financièrement, humainement, pour quelle raison Jean-Michel Blanquer l’a-t-il imposée ?

Là encore, la numérisation ne serait-elle pas un levier pour déposséder les enseignant·es de leur métier ?

Un récent article de L'Opinion intitulé « Big Data : Jean-Michel Blanquer rêve de faire "parler les copies" du bac »6, donne la parole à un certain Guillaume Leboucher.

Ce dernier s’enthousiasme face à la perspective de ce 1,7 million de copies scannées, corrigées et annotées, n’y voyant rien moins que de la « dynamite ».

En effet, « elles fournissent des milliards d’informations sur lesquelles on va pouvoir faire passer des algorithmes. Nous entrons vraiment dans l’ère de “l’electronic education” ».

Mais encore ?

Il s’agit selon le même Leboucher de pouvoir, à travers les données amassées, évaluer non seulement les élèves, mais aussi les enseignant·es et les établissements.

Mieux encore, cela permettrait de faire progresser la pédagogie, en aidant à déterminer « ce qu’il faut enseigner, comment l’enseigner et ce que retiennent les élèves » !

L’Éducation nationale est une entreprise comme les autres

Mais qui est ce Leboucher, ce sauveur du système éducatif français décidé à le faire entrer directement dans XXIIe siècle ?

Il préside l’association « L’I.A. pour l’école, aujourd’hui abritée par l’institut de France », nous dit l’article de L’Opinion.

Une réponse un peu tronquée.

En effet, M. Leboucher est aussi – et surtout – un chef d’entreprise : il dirige OpenValue, société de conseil spécialisée « dans les solutions analytiques de l’internet des données ».

Autrement dit, il gagne sa vie grâce au big data, d’où son intérêt pour l’intelligence artificielle (I.A.) On comprend mieux son enthousiasme à l’heure de numériser massivement des copies et le travail de correction qui les accompagne.

On comprend mieux aussi son émerveillement face à une Éducation nationale qui deviendrait plus agile « telle une entreprise qui s’adapte en permanence, évalue ses commerciaux et le produit vendu ».

Au final, M. Leboucher vend sa marchandise.

Jean-Michel Blanquer, le nouveau Schoelcher

Cette démarche commerciale trouve des alliés au sommet de l’État. Le même article de L’Opinion nous explique en effet qu’au ministère de l’Éducation nationale, de telles vues scientistes sont partagées.

Le ministre lui-même et son président du Conseil Scientifique de l’Éducation nationale (CSE), le neuroscientifique Stanislas Dehaene, s’intéressent de très près aux perspectives ouvertes par l’introduction de l’I.A. dans le domaine éducatif.

Pour S. Dehaene, une simple lecture de son livre Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines suffit : il y réduit les élèves à leurs cerveaux, les cerveaux à des algorithmes, et l’acte d’enseigner au fait de superviser (si possible en laboratoire) une somme d’apprentissages individuels isolés.

La fascination technophile de J.-M. Blanquer est moins connue. On rappellera pourtant qu’en décembre 2018, il s’est rendu aux « Assises pour l’I.A. à l’école », organisées par Guillaume Leboucher !

Le ministre y a tenu un discours ébouriffant d’optimisme quant aux possibilités du numérique en matière éducative. Sans doute emporté par son propre lyrisme, il en est venu à se peindre en « Victor Schœlcher des professeurs » (sic) se voyant « libérer » (resic) les enseignant·es de la tâche d’évaluation, grâce à l’I.A. !

Le lien avec les E3C ?

C’est le ministre lui-même qui l’a fait dernièrement, à l’Assemblée nationale, lors des questions au gouvernement, le 4 février : en réponse à la députée Sabine Rubin, il a vanté la « dématérialisation » des copies qui rendrait la correction «  plus automatisée et plus objectivée » !

L'actualité de la mise en œuvre du "Bac Blanquer" offre donc une confirmation à des analyses que nous avons développées dans l'ouvrage collectif Critiques de l'école numérique aux Editions L'Echappée (lire des extraits de l'ouvrage dans ce billet)

Jusqu’ici tout va bien...

Alerté par les propos du Ministre bien avant l’article de L’Opinion, le Snes-FSU avait émis l’hypothèse  suivante : l’intention ne serait-elle pas, au ministère, d’utiliser toutes les données accumulées grâce à la numérisation des E3C pour alimenter des logiciels et autres « intelligences artificielles » chargées à terme de « libérer » les professeurs en les remplaçant ?

Pour cette raison, le Snes-FSU avait interpellé Gilles Braun, délégué à la protection des données du ministère de l’Éducation nationale (une fonction qui doit exister dans toutes les entreprises et administrations qui recueillent et traitent des données personnelles, depuis l’entrée en vigueur du Règlement Général sur la Protection des Données, RGPD, en mai 2019).

Sa réponse fut rassurante :

Lors des Assises de l’intelligence artificielle pour l’éducation à l’Institut de France, le Ministre a en effet abordé de manière générale les questions en lien avec l’évaluation.

Les propos qui ont été tenus concernaient la correction des copies, sans lien avec le baccalauréat ou tout autre examen, et la perspective dans l’avenir d’offrir des outils à l’enseignant pour l’aider dans cette correction.

Cette intervention s’est inscrite dans une vision très prospective qui, à ce jour, n’a aucune concrétisation dans les traitements mis en œuvre par le ministère.

Par ailleurs, aucun projet d’apprentissage machine (machine learning) sur le sujet de l’analyse de corrections de copies n’est actuellement porté par le ministère.

Mais l’article de L’Opinion, citant un marchand de données proche du Ministère et rappelant les positions de M. Blanquer qui aurait toujours « quatre temps d’avance », ne peut que relancer nos inquiétudes.

Le management par le numérique

« Tout cela n’est que délire scientiste, jamais une machine ne pourra remplacer un enseignant », nous répondra-t-on !

Tout dépend.

Si l’objectif est de favoriser des pédagogies émancipatrices, offrant aux élèves les moyens d’appréhender le monde de manière critique, de construire des analyses argumentées et articulées, le recours à des machines sera sans doute un recul.

Si le but est de construire une société plus humaine, qui s’éloigne de la prédation généralisée du vivant et des ressources terrestres finies, alors ça sera un formidable échec.

Si l’intention est de défendre l’éducation comme un service public, comme la richesse de celles et ceux qui n’ont rien, alors ça sera une régression totale.

Mais peu importe au ministre que la numérisation soit un très probable échec pédagogique : ses objectifs sont managériaux.

D’ores et déjà, la technologie rend possible une surveillance étroite du travail de correction, en temps réel.

Untel se voit reprocher de ne pas avoir terminé son paquet « virtuel » de copies alors que ses collègues ont été plus efficients.

Le logiciel Santorin envoie des messages automatiques, par dizaines, à n’importe quelle heure, pour rappeler les échéances.

Les copies corrigées sont visibles à tout moment par les personnels de direction et les inspecteurs.

Des professionnel·les dépossédé·es dans un monde automatisé

Le recours à des caisses automatiques en lieu et place d’êtres humains n’a jamais eu pour objectif de libérer les personnels ou de faciliter la vie de la clientèle.

On entend parfois que les travailleuses et travailleurs ont été libérés de tâches ingrates, par tous ces Schoelcher de la grande distribution.

Ce sont surtout les profits qui se sont accumulés dans la poche des patrons.

Les corrections de copies automatisées, si elles étaient mises en place, dysfonctionneraient.

Mais qu’on se rassure : de la même façon que des employé·es surveillent des groupes de caisses automatiques, on finira par demander à des enseignant.es de vérifier si les machines à corriger ont bien fait leur travail.

On l’aura compris, l’emprise du numérique et de l’I.A., pour Jean-Michel Blanquer et son réseau de marchands d’éducation, n’est qu’un des leviers pour détruire le bien commun, pour favoriser la réduction de la vie humaine, du monde et du vivant à de simples marchandises.

Au nom de la sacro-sainte croissance, au nom de l’inévitable lutte de tous contre tous dans le cadre de la mondialisation.

Ce que veut M. Blanquer, ce n’est pas libérer les enseignant·es, mais en faire des exécutant·es, les dépouiller de leurs savoir-faire en partie transférés à des machines.

Des machines bien plus disciplinées, jamais en grève et sans pension de retraite.

L’intelligence artificielle apparaît au final pour ce qu’elle est : la continuation de l’automatisation du monde.

Source et notes :
https://blogs.mediapart.fr/amelie-hart-hutasse/blog/130220/big-blanquer-watching-you

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