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26 février 2020 3 26 /02 /février /2020 05:55

Le 13 février 2020

Un policier tire une grenade lacrymogène sur des étudiants qui filment, depuis leur balcon une marche contre la réforme des retraites à Lyon.

Un autre tire à bout portant sur un manifestant avec son LBD.

En plein Paris, des policiers étranglent et tuent Cédric Chouviat, un livreur de 42 ans qui filmait son contrôle. Parmi le flot des vidéos de brutalités policières qui circulent sur les réseaux sociaux, parmi les matraquages de personnes vulnérables, les éborgnements ou les mains arrachées…des images récentes semblent avoir poussé le gouvernement français à reconnaître l’existence des violences policières.

Mais peut-on parler d’une « bascule » ?

Le sujet semblait jusqu’ici interdit par le chef de l’État lui-même.

En mars 2019, lors de son « grand débat national », il avait exigé : « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit ».

Confronté aux images d’un policier faisant un croche-pied à une manifestante, le premier ministre Edouard Philippe a nommé pour la première fois l’existence d’un problème, jugeant les images « violentes et inadmissibles ».

Dans la foulée, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner s’est mis en scène rappelant la nécessaire « exemplarité » des forces de l’ordre, tandis que le chef de l’État prétend en attendre « la plus grande déontologie ».

Ce changement de tactique discursive cache un protocole d’enfumage médiatico-politique.

Tout comme l’annonce de l’arrêt de l’emploi des grenades de désencerclement GLIF4 masque la mise en service de sa remplaçante au moins aussi dangereuse.

L’histoire des violences policières en France, c’est aussi l’histoire des luttes pour leur mise en récit. Pendant des décennies, des collectifs et des mouvements se sont acharnés face à l’omerta politique et médiatique.

Dès le début des années 1970, des groupes comme le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) s’organisent pour dénoncer « les crimes racistes et sécuritaires ».

Il s’agit déjà de résister à la criminalisation des victimes par les services de communication de la police.

Principalement issues de classes populaires et non-blanches, les personnes tuées sont systématiquement décrites dans la presse comme des « délinquants récidivistes », des « usagers de drogues »…qui seraient responsables des violences subies.

Au milieu des années 1980, autour de la Marche pour l’égalité et contre le racisme puis dans les années 1990, notamment avec le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB), émergent de nouvelles formes d’auto-organisation pour enquêter et diffuser des contre-récits.

Les « rapports entre la police et les jeunes » deviennent un sujet dans les grands médias et la classe politique, sans que jamais les pratiques violentes et racistes de la police française n’y soient traitées comme telles.

La notion de « bavure » est employée pour évoquer un dérapage exceptionnel, un dysfonctionnement malheureux.

Au cours des années 2000, de nouvelles formes de médias indépendants et autonomes permettent de diffuser la parole des collectifs et des familles.

La notion de « violences policières » finit par être reprise par la presse mainstream dans les années 2010 généralement avec des guillemets pour la disqualifier.

Mais il aura fallu attendre un édito du 11 janvier 2020, pour que le journal Le Monde s’interroge sur « ce qu’il faut bien appeler, sans s’encombrer de guillemets, des violences policières » (1).

À travers les époques, la police française s’est dotée de ce qu’on peut nommer une culture de férocité.

Sur la plantation esclavagiste, dans les bagnes et les prisons, dans les bidonvilles et les quartiers pauvres des villes coloniales et de la métropole, mais aussi dans les usines, les mines et sur les chantiers, elle a entretenu différents régimes de coercition.

Des générations de cadres policiers et politiques se sont transmis en les réagençant des pratiques et des idées.

Ce sont par exemple les punitions collectives, les techniques de quadrillage militaro-policier du territoire, les pratiques d’étranglement et de torture, les rafles, les passages à tabac et les disparitions, mais aussi des formes de police visant à surveiller et contrôler la vie quotidienne et intime des classes dominées.

En contradiction avec le phénomène de « démocratisation du maintien de l’ordre » et de « mise à distance » observé dans la gestion des mouvements sociaux considérés comme inoffensifs, la police française emploie la férocité au quotidien dans les quartiers populaires, les lieux d’enfermement et sur les corps des exilés.

Ce système de violences légales et illégales se reproduit en étant protégé par une impunité judiciaire et administrative.

Ce sont des technologies de pouvoir qui se perpétuent et se transforment en assurant la reproduction d’un ordre social capitaliste, raciste et patriarcal.

Les transformations récentes des violences policières s’inscrivent aussi dans la restructuration néolibérale et sécuritaire amorcée au début des années 1970 avec le développement des grands marchés « de la sécurité et de la défense ».

Des formes de néo-manement intensifient la productivité policière.

Les policiers et les commissariats sont ainsi notés, payés et valorisés en fonction de leur rendement en “affaires”, parmi ces affaires les arrestations pour stupéfiants ou défauts de papiers d’identités sont les plus faciles à réaliser et comptent autant que les affaires de “délinquance financières” beaucoup plus difficiles à faire aboutir.

Et pour multiplier ces “affaires faciles”, les policiers intensifient les contrôles d’identité sur les pauvres et les non-blancs.

Les industriels multiplient les technologies policières et accompagnent un processus d’hybridation militaro-policière.

Des militaires et néo-coloniaux influencent profondément la transformation du pouvoir policier. Le nombre de personnes tuées annuellement par la police française a plus que doublé en 5 ans et évolue désormais entre 25 et 35 (2), toujours principalement des prolétaires non-blancs.

Dans les quartiers pauvres comme dans les manifestations, la police assure les formes de violences que les classes dominantes jugent nécessaires pour maintenir un ordre social toujours plus inégalitaire.

« Les gens ne meurent pas par une technique mais […] surtout par le permis de marquer et de dominer les corps et les esprits » écrivait ce 12 janvier le Comité Justice et Vérité pour Wissam El Yamni, tabassé à mort dans les couloirs du commissariat de Clermont Ferrant en 2012 (3).

Les violences policières ne sont pas des dérives, leur production est encadrée par des rationalités économiques et politiques.

L’État recadre les pratiques qu’il juge contre-productives pour mieux légitimer son régime de férocité.

« Maintenant, sous Macron, on a tous les droits. Maintenant tout est autorisé » assuraient deux policiers à Pau le 13 janvier 2020 dans le cadre du sommet du G5 Sahel.

La férocité policière ne découle pas d’une perte de contrôle de l’État sur son bras armé, c’est une technique de gouvernement, instituée sur le temps long.

Mais elle ne réussit pas à soumettre les mouvements qui persistent à s’entraider et se tenir soudés.

Tout comme les familles et proches des victimes de crimes policiers depuis des décennies, dans le mouvement des gilets jaunes et celui contre la casse des retraites, des forces s’auto-organisent pour se défendre et construire des solidarités.

Et dans ces résistances populaires quotidiennes s’inventent d’autres manières de vivre, en commun et par nous-mêmes.

Mathieu Rigouste

1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/01/11/les-violences-policieres-sont-le-reflet-d-un-echec_6025530_3232.html
2) https://www.bastamag.net/intervention-policiere-letale-morts-police-recensement-legitime-defense-homicides
3) http://www.justicepourwissam.com/2020/01/pas-qu-une-histoire-de-techniques.html

Source :
https://acta.zone/mathieu-rigouste-saboter-aussi-les-recits-detat/

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