
Le 24 avril 2019
Au tribunal, au commissariat ou en prison, maître Onome doit défendre ses clients à la chaîne. Plongée dans les coulisses d'une justice d'urgence. Maître Onome.
Ce vendredi, je suis de permanence. Je suis inscrite depuis un an sur la liste « Défense pénale d'urgence » du barreau de Marseille. Quand je suis désignée, un mois à l'avance, je sais que je dois rester disponible pendant 24 heures pour assister toute personne placée en garde à vue ayant besoin d'un avocat commis d'office. Il est 14 heures quand mon téléphone sonne : « Bonjour, c'est la permanence, le Quart Sud aurait besoin d'un avocat. » J'ai 28 ans, c'est ma troisième journée de garde à vue.
Je rappelle l'officier de police judiciaire (OPJ) de quart, qui m'indique que je suis appelée pour Monsieur B., interpellé aujourd'hui à Marseille pour des faits d'abus de confiance et d'escroquerie. Elle me précise son prénom, car son fils, qui porte le même nom, est lui aussi placé en garde à vue. Je n'en saurai pas plus : si la loi du 14 avril 2011* a instauré l'obligation de proposer à la personne gardée à vue l'assistance d'un avocat, elle n'impose pas de fournir à celui-ci l'ensemble des éléments du dossier. Je connais donc uniquement l'identité de la personne gardée à vue, les faits pour lesquels elle a été interpellée ainsi que le lieu où ils ont été commis.
Lorsque j'arrive au commissariat, le policier prend ma carte, et va prévenir l'OPJ. On me conduit alors dans le « local avocat », une petite pièce dépourvue de fenêtre, avec deux chaises et une table. Elle est située près des geôles, les quelques cellules du commissariat, d'où émane – comme souvent – une odeur nauséabonde.
Monsieur B. est complètement désorienté, il a du mal à comprendre ce qu'il fait là
Il est 15 heures. Le policier m'amène mon client. Il arrive voûté, l'air perdu, les menottes aux poignets. D'origine malgache, les cheveux poivre et sel, il porte un pantalon de costume et une moustache en brosse. Il a l'âge de mon père.
Je ne sais rien de lui si ce n'est qu'il a été interpellé pour des faits d'escroquerie et d'abus de confiance. Le policier lui retire les menottes pour l'entretien : à partir de maintenant, nous avons 30 minutes pour parler de manière confidentielle, lui et moi. Il sera ensuite entendu par la police, et je serai à ses côtés.
Monsieur B. est complètement désorienté, il a du mal à comprendre ce qu'il fait là. Il bafouille, il a du mal à s'exprimer. Je lui rappelle que je suis son avocate, que je suis tenue au secret professionnel, qu'il peut me faire confiance.
Il se met à m'expliquer avec peine la chronologie des événements. Mardi dernier, Monsieur B. a loué une voiture pour son fils, à la demande de celui-ci. Il lui aurait dit vouloir aller se promener avec sa copine pour 24 heures. L'après-midi même, son fils l'a appelé, lui disant qu'il était contrôlé par la police et lui demandant de lui envoyer une photo de sa pièce d'identité pour pouvoir justifier que la voiture était bien louée à son nom.
Monsieur B. a fait ce que son fils lui demandait, et a tenté de le rappeler plusieurs fois sans succès. Il a commencé à s'inquiéter. Son fils a déjà eu affaire à la police par le passé.
Le lendemain, il lui a laissé un message pour lui dire qu'il avait rendu la voiture à l'agence de location. Monsieur B. l'a de nouveau appelé sans réussir à le joindre. Il s'est donc rendu à l'agence de location pour se renseigner : on lui a alors expliqué que la voiture n'était jamais revenue, et qu'elle avait été déclarée volée.
Le jour de la garde à vue, à midi, il a reçu un appel de la police : « Monsieur, votre fils utilise votre nom pour faire des bêtises, il va falloir que vous veniez nous expliquer. » Monsieur B. a demandé s'il pouvait venir vers 14 heures le temps de venir en bus de son travail, à l'hôpital, où il est agent de service. À son arrivée au commissariat, l'OPJ lui a donné la qualification des faits qui lui étaient reprochés, ainsi qu'à son fils : fausse plaque d'immatriculation, abus de confiance, escroquerie, dénonciation de délit imaginaire.
Il lui a notifié ses droits, et l'a placé en garde à vue. Effaré, Monsieur B. s'est assis dans une geôle du Quart Sud, et il a attendu son avocat. Je suis arrivée une heure après.
Il a manifestement des difficultés à me raconter tout cela. Je l'aide à remonter dans le temps, à reconstruire les faits, à retrouver leur chronologie. Je l'interroge, j'essaye de le préparer aux questions de la police. Je lui dis qu'il va falloir montrer qu'il n'est pour rien dans ce qui s'est passé après qu'il a loué la voiture à l'agence.
Je finis par lui demander pourquoi il a effectué cette location ; savait-il où son fils comptait aller ? Connaît-il sa copine ? Il enfouit la tête dans ses mains. Il a honte, il est triste, il est fatigué. Son fils habite chez sa mère, avec qui il est brouillé, et il ne le voit quasiment jamais. Il lui manque. Je lui demande si c'était une sorte de cadeau : il me regarde sans répondre.
« Par contre, son minot, il va prendre cher ! »
La porte s'ouvre d'un coup, une voix claironne : « Ça fait 30 minutes, Maître ! » Je regarde mon client, qui se décompose. Il n'est manifestement pas prêt à parler à la police. Moi, je me sens un peu frustrée : l'entretien se termine toujours avant que l'on ait eu véritablement le temps de gagner la confiance de son client. Je sais, de par ma courte expérience et par mes confrères plus âgés, que le rôle de l'avocat, lors de l'audition par la police, se résume parfois à faire la plante verte. Nous sommes un peu les « dames pipi de la garde à vue »...
L'OPJ chargé de l'enquête vient nous chercher : il est grand, épais, il a son arme de service à la ceinture. Ses cheveux blonds mi-longs et sa boucle d'oreille argentée tranchent avec le reste de sa personne et avec sa fonction. Il me salue, s'arrête à la hauteur de mon client et le regarde en face : « Monsieur, ne vous inquiétez pas, ça ne va pas durer longtemps. Vous n'avez rien à faire ici, on fait l'audition et vous sortez. » Je suis abasourdie et soulagée à la fois. C'est bien la première fois que j'entends ce genre de chose en garde à vue !
Il nous escorte dans son bureau, nous désigne nos sièges. Monsieur B. est essoufflé, il a du mal à respirer. L'OPJ lui propose immédiatement un verre d'eau, et tente une nouvelle fois de le tranquilliser.
Il s'assoit derrière son ordinateur, me tend le PV de notification des droits pour que je vérifie la régularité de la procédure, puis il commence à poser des questions à mon client. Il lui fait raconter à nouveau son histoire, manifestement persuadé que la garde à vue de Monsieur B. doit prendre fin le plus tôt possible.
De fait, l'audition se révèle plus brève que l'entretien** : au bout de 20 minutes, c'est plié ! L'OPJ a entendu ce qu'il voulait entendre. Il regarde mon client et lui demande aimablement : « Monsieur, si ça ne vous dérange pas, je vais ajouter à la fin du procès-verbal : “Je suis une personne honnête et travailleuse, et je n'ai rien à voir avec tout cela”. »
Surprise, je regarde Monsieur B. Monsieur B. me regarde. Après tout, ça ne devrait pas lui porter préjudice... Nous hochons tous deux la tête à l'adresse de l'OPJ.
Celui-ci imprime le PV d'audition et nous le tend ; Monsieur B. explique, gêné, qu'il ne voit rien et qu'il a besoin de ses lunettes pour relire. L'OPJ se répand en excuses : elles sont dans sa fouille ***, il court les lui chercher. Puis il s'adresse à mon client : « Ne vous inquiétez pas monsieur, on vous ramène en cellule pour l'instant, mais j'appelle de suite le magistrat pour lui dire qu'il faut vous libérer. Je suis désolé qu'on vous ait mis en garde à vue, pour moi vous n'avez rien à faire ici, vous allez sortir vite. »
En attendant, Monsieur B. doit tout de même repartir en cellule. Je lui donne ma carte, il me remercie et la range soigneusement dans sa poche de poitrine. Je lui dis de m'appeler dès qu'il est dehors pour me tenir au courant. Comme à chaque fois, et aujourd'hui plus que jamais, il m'est difficile de voir repartir mon client les menottes aux poignets, vers les geôles, tandis que l'OPJ me raccompagne vers la sortie.
Celui-ci me répète qu'il va tenter de le faire sortir rapidement, et qu'il a malheureusement été obligé de le placer en garde à vue pour avoir sa version des faits : coup de chance pour Monsieur B., sa version colle avec l'idée que la police s'est faite de l'affaire après avoir entendu son fils. « Par contre, son minot, il va prendre cher ! » conclut l'OPJ.
Monsieur B. m'a laissé un message ce même vendredi soir : il a été libéré, il est rentré chez lui, mais les policiers ne lui ont rien dit. Je le rappelle, le rassure, lui dis qu'il n'y aura vraisemblablement aucune suite pour lui. Je lui demande s'il a des nouvelles de son fils. La voix tremblante, il me répond par la négative.
Et puis il me dit qu'il a mal au côté gauche de la poitrine. Ça le lance très fort, à peu près toutes les demi-heures, depuis le début de sa garde à vue.
//////
* Depuis la loi du 14 avril 2011, votée après plusieurs condamnations de la France par la Cour européenne des droits de l'homme, tout individu a le droit d'être assisté par un avocat dès son placement en garde à vue. Si la personne gardée à vue ne connaît pas d'avocat, elle peut s'en faire commettre un d'office.
** C'est normalement le contraire puisque l'entretien est limité à 30 minutes alors que l'audition peut durer plusieurs heures.
*** Ensemble des objets trouvés sur une personne et qui lui sont retirés lors de sa garde à vue.
/image%2F1490620%2F20251121%2Fob_6d8349_logo-clap-nom3.png)