
Le 7 janvier 2019
Interpellé le 3 janvier, à Paris, lors d’un contrôle de police, Cédric Chouviat est décédé des suites d’un arrêt cardiaque. Sur des vidéos obtenues par Mediapart, on voit trois policiers plaquer au sol Cédric qui, sur le ventre et encore casqué, montre des signes d’épuisement. Ces images démentent la première version des forces de l’ordre, qui omet la violence de l’interpellation.
Interpellé lors d’un contrôle routier, le 3 janvier à Paris, Cédric Chouviat, 42 ans, plaqué au sol par trois policiers, a fait un arrêt cardiaque. Conduit en réanimation à l’hôpital européen Georges-Pompidou, il y est décédé deux jours après.
Père de cinq enfants, ce livreur a « fait un arrêt cardiaque suite à un manque d’oxygène », selon l’avis médical transmis à la famille. Confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), une enquête a été ouverte par le parquet de Paris sur les causes de ce décès.
Selon la version policière, citée par Le Parisien et LCI, aux alentours de 10 heures, contrôlé sur son scooter « en train de téléphoner », Cédric aurait été « irrespectueux et agressif ».
Les policiers décident alors de l’interpeller pour outrage. Il aurait résisté, et une fois menotté, aurait fait un « malaise cardiaque ».
Des vidéos que Mediapart a pu se procurer ne corroborent pas cette version des faits. C’est en effet une tout autre réalité que divulguent les images. Lors du contrôle — et avant d’être mis au sol —, Cédric n’agresse pas les agents mais les filme.
Encore casqué, il est plaqué au sol sur le ventre par trois policiers qui persistent à se maintenir sur lui alors qu’il montre des signes d’épuisement.
L’avocat de la famille, Me Arié Alimi, a déposé plainte pour « violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné la mort sans intention de la donner ».
Encore choqué par la violence des policiers et l’issue dramatique de cette arrestation, Laurent*, un automobiliste témoin et auteur d’une des vidéos, ne « filme pas ce genre de scène d’habitude. »
Mais, lorsque « trois policiers se sont mis sur lui, alors qu’il était plaqué au sol », Laurent sent que « ça tourne mal » et enregistre la scène avec son téléphone.
Quelques minutes auparavant, lorsque les policiers le contrôlaient, Cédric « n’était pas violent. Il filmait seulement les policiers. Il semblait le faire pour défendre ses droits et ça les agaçait », poursuit ce témoin.
« Puis l’un d’entre eux est passé par derrière et lui a fait une clef avec son bras autour de son cou, il est alors tombé au sol. Et là, ils se sont mis à trois sur lui alors qu’il était sur le ventre. C’était violent et incompréhensible. »
Inquiet, Laurent fait demi-tour pour vérifier la suite de cette interpellation. « À mon arrivée, il y avait les pompiers qui tentaient de le réanimer. Et ensuite, ils ont mis une bâche et les policiers ont fait circuler les voitures. »
Un second témoin, Marc*, était à bord de son camion de livraison, lorsque Cédric est arrêté. « Je l’ai vu filmer le contrôle qu’il subissait des policiers et j’ai trouvé cela courageux de sa part. C’est pour cela que j’ai commencé à le filmer sans savoir ce qui allait lui arriver. Je me suis seulement dit qu’à sa place, je ne serais pas capable d’autant de force. Je trouvais cela bien. »
Ce père de famille de 26 ans est encore très perturbé par ce qu’il a vu. « C’est choquant parce que les policiers se sont acharnés sur un homme à terre, sans raison », explique-t-il.
En apprenant quelques jours plus tard le décès de Cédric, Marc s’est effondré. « Quand j’ai appris son décès, j’aurais aimé revenir en arrière, descendre de mon camion pour lui venir en aide et faire en sorte que les policiers s’arrêtent, quitte à finir en garde à vue. Mais c’est la vie d’un homme qui est en jeu, pour un simple contrôle. Je n’arrive pas encore à réaliser un tel choc. »
Contactée par Mediapart, la préfecture de police n’a pas souhaité répondre à nos questions, se retranchant derrière le secret de l’enquête en cours. Selon Me Arié Alimi, « la préfecture a oralement éludé auprès des journalistes, et cela volontairement, l’interpellation violente, la clef d’étranglement et le placage ventral par trois policiers, pratiques qui ont probablement entraîné le décès d’un père de famille de cinq enfants. En délivrant de fausses informations illégalement, la préfecture viole le secret de l’instruction. C’est fréquent dans les violences policières et cela vise à manipuler l’opinion publique ».
L’avocat annonce porter plainte également pour « violation du secret de l’enquête et diffusion de fausses informations ».
Cette pratique d’immobilisation par plaquage ventral avait déjà été mise en question lors du décès d’Adama Traoré, mort par asphyxie, menotté au sol et étouffé sous le poids de trois gendarmes le 19 juillet 2016, à Beaumont-sur-Oise (Île-de-France).
En 2011, l’ONG Amnesty International alertait ainsi sur cette pratique : « Toute pression exercée dans le dos de la personne qui se trouve dans cette position (comme celle que peut exercer un agent de la force publique, notamment lorsqu’il essaie d’empêcher quelqu’un de bouger) accroît encore la difficulté à respirer. »
La personne manquant alors d’oxygène, elle se débat, et « face à cette agitation, un agent de la force publique aura tendance à exercer une pression ou une compression supplémentaire afin de maîtriser la personne, compromettant davantage encore ses possibilités de respirer ».
Alors que les polices belge, suisse, et certaines villes comme New York, ont fait le choix de bannir cette pratique d’immobilisation de leur arsenal, la France l’a maintenue.
L’avocat de la famille Arié Alimi rappelle que la pratique du plaquage ventral est très dangereuse et controversée.
Le père de la victime, Christian Chouviat, ne cesse de reprendre le « fil de ce tissu de mensonges et d’incohérences de la police » auquel la famille a dû faire face depuis l’interpellation de son fils.
« Officiellement, la police a expliqué avoir arrêté mon fils parce qu’il téléphonait en conduisant son scooter. Or, étant livreur, son téléphone est conçu pour éviter de l’avoir à l’oreille. Le commissariat nous a d’ailleurs dit qu’il avait été arrêté non pas pour son téléphone mais pour une plaque d’immatriculation poussiéreuse et donc pas lisible. C’est une première incohérence », précise-t-il.
À la tête de l’entreprise familiale de livraison, Christian est alerté par le GPS du scooter de son fils Cédric, resté immobilisé plus d’une heure puis conduit au commissariat du VIIe arrondissement de Paris.
Il envoie alors un livreur auquel les policiers signalent que Cédric n'est pas présent dans leurs locaux.
« Nous ne savions pas où était mon fils. Nous avons alors appelé les hôpitaux. N’étant pas admis aux urgences mais directement en réanimation, nous n’avons pas eu de ses nouvelles. Son épouse a dû se rendre à deux reprises au commissariat, les menaçant d’y dresser un piquet de grève, avant de savoir, à 16 heures, soit six heures après son interpellation, qu’il était à l’hôpital. Pourquoi avoir gardé sous silence son état ? », s’interroge-t-il.
« J’ai besoin de savoir aujourd’hui pourquoi ils ont tué mon fils. Comment vais-je l’expliquer à ses enfants ? », confie Christian Chouviat, qui avoue une haine pour ces trois policiers qui ont interpellé son enfant, celle d’un père meurtri, prêt à affronter la « responsabilité de l’État ».
« On a tué mon fils, peut-être involontairement, mais on l’a fait et on laisse cinq orphelins. Une veuve, et des parents dévastés. Je défends mon fils et cela ne peut pas rester impuni », conclut-il.
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